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NOUS SOMMES MOTORHEAD

Posté le 04/11/2010 par julien

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NOUS SOMMES MOTORHEAD
Figure iconique de la crasseuse caste du rock’n’roll, Motörhead est entré avec perte et fracas au panthéon de la gloire sonique, au même titre que d’autres légendes tapageuses du décibel rebelle, telles que les Rolling Stones, Led Zeppelin, Motley Crüe, ou encore The Who.

Soit tous ces pourvoyeurs mythiques en boucan inspiré, dont la vénération béate est presque devenue un art tacite qui se transmet de générations en générations, contribuant à démocratiser pernicieusement une contreculture autrefois marginale, dont la crainte et la fascination qu’elle inspirait jadis se voit de nos jours banalisées à grands coups de récupération marketing, domestiquant ainsi dans l’inconscient collectif l’image farouche de ces bêtes de scène pour en faire des familiers tendancieusement tendance.

De fait, si le verruqueux Lemmy et ses comparses n’ont pas toujours été en odeur de sainteté, à faire suer sang et eau aux gardiens de la morale avec leurs perversions électriques qui suintent bon les dessous de bras, il est maintenant bien vu de se pointer en soirée fashion avec son petit tee-shirt à l’effigie des tyrans du tympan.
 
Entre les têtes de mort strassées pour se faire peur entre gens de bonne compagnie et les pétoires à paillettes arborées par les gangstas du ghotta, la gueule grimaçante crée par Joe Petagno a réussi à se faire une place de choix dans la garde robe du grand frisson de la frime.


 
Et en ces heures sombres de crossover artistiques douteux où l’on mélange parfois un peu tout et n’importe quoi pour se faire remarquer à n’importe quel prix, on pouvait légitimement craindre de voir un jour ce faciès symbolique incarnant le bruit et la fureur recyclé sans prévenir en abomination vestimentaire dernier cri, genre les horreurs multicolores rendues célèbres par le nabab du mauvais goût à l’américaine made in France, aka Christian Audigier.

Si l’honneur est pour l’instant sauf, c’est contre toute attente dans l’univers de la bande dessinée que la mascotte teratoide de nos larrons du larsen refait son apparition, plus précisément en couverture d’un recueil d’historiettes cinglantes, publié aux éditions Dargaud et intitulé fatalement « Nous sommes Motörhead ».

Oui, fatalement, puisque à l’initiative de petits gars bien de chez nous, d’où la traduction française toute sage du crédo simplissime de notre trio d’intenables, assortie cependant de la mention alléchante « cent pages de bandes dessinées énervées », promesse de péripéties sur papier hautes en couleur même si le noir et blanc règne en maître, et surtout incitation subliminale à chroniquer obligatoirement la chose dans nos colonnes, NRV TV oblige.

Ce qui n’était d’abord qu’une idée un peu folle évoquée entre deux gorgées de bière lors d’une soirée entre potes – les sieurs Öiry et Appõllõ pour ne pas les nommer - , s’est muée progressivement en un projet d’envergure, qui a fait son petit bonhomme de chemin  pour aboutir au final à ce colloque graphique pittoresque entre divers dessinateurs du cru, qui, outre leur amour inconditionnel pour cette formation légendaire, partagent une filiation stylistique patente avec l’underground.

« Colloque », dans le sens où les intervenants, aussi respectueux du mythe soient-ils, le bousculent et le questionnent avec la témérité enamourée du fan qui peut tout se permettre par amour pour ses idoles, de l’introduction érudite aux arcanes du combo britannique à cette discussion improbable entre Lemmy et sa verrue, accessoire anatomique disgracieux mais indissociable de la notoriété du bonhomme, érigée ici au rang de créature à part entière, à l’instar du phallus filou du sieur Siffredi, célébré dans la joie et la bonne humeur par les trublions du SAV Omar et Fred.

Tous les prétextes sont donc bons pour mettre nos héros intrépides en scène dans des aventures d’une loufoquerie assumée ou les croquer dans des caricatures satiriques mordantes, voire même, plus simplement, raviver la mémoire d’une jeunesse tumultueuse bercée virilement par le doux ramdam des riffs assourdissants et des saillies vocales rocailleuses.


Au-delà de cette entreprise jubilatoire de réinterprétation collective d’un mythe fondateur qui a traversé les âges et les modes avec une indifférence souveraine, on touche avec ce chapitre de l’adolescence au cœur de ce qui fait aussi le charme naïf de cet hommage, à savoir la mise en exergue de cette part du rêve, rappelant que Motörhead est par excellence le groupe qu’on écoute à un volume odieusement indécent pour faire trembler les murs du voisin, mais aussi et surtout une certitude rassurante à laquelle on se raccroche quand tout fout le camp.

De fait, le trombinoscope des contributeurs, aussi délurés soient-ils, laisse à penser que la plupart d’entre eux ne sont plus des enfants depuis belle lurette, cependant on sent aussi que si leur âme est resté à l’abri des tourments de l’âge adulte, c’est un peu à Lemmy et aux siens qu’ils le doivent. Et si les sujets de sa disgracieuse majesté ont leurs plus belles années de carrière bien loin derrière eux maintenant, il leur en reste encore de nombreuses à venir pour continuer à nous faire rêver à défaut de nous surprendre, la vraie surprise venant plutôt de cet hommage, un de plus parmi tant d’autres, certes, mais définitivement pas l’un des moindres.
Cyrille Manzo