Entre
L’apprenti sorcier qui lance des œillades de camionneur au sacro-saint
Fantasia dans une séquence hommage au ballet intempestif des ustensiles ménagers, et le B movie iconique
The expendables avec ses gros bras VIP, une vague de nostalgie cinématographique semble souffler sur la toile des salles obscures, bien décidée à dépoussiérer les souvenirs sur pellicule des années 80 et à larguer quelques piranhas monstrueux sur les rivages de la 3D aussi.
Dernière remise à neuf du moment,
The karate kid est vraiment le vieux fond de tiroir dans lequel on ne s’attendait pas trop à ce qu’un remakeur aventureux aille farfouiller, l'original de sympathique mémoire étant déjà pourvu d’une suite, qui plus est rendue immortelle par la prestation comicomusclée d'un jeune JCVD du pauvre en boss de fin de niveau.
Et pourtant, plutôt qu’un troisième épisode à la légitimité chronologique improbable, c’est bel et bien un nouveau départ que cette version se propose de prendre, avec aux manettes un chef de convoi qui n’a pas mené grand train sur les rails du 7ème art, puisqu’on ne lui connaît à ce jour que trois films, dont deux pas franchement indispensables.
En l’occurrence,
Cody Banks : agent secret et
La panthère rose II, travaux de tâcheron qui nous rappellent qu’un réalisateur a des impôts à payer comme tout le monde, tandis qu’un
Divine mais dangereuse déjà plus intéressant, proposait lui une tragicomédie grinçante aux ressorts bien huilés, avec Liv Tyler excellente en femme fatale face à un Michael Douglas roublard comme jamais.
Harald Zwart, pour ne pas nommer le réalisateur concerné, ne s’embarque cependant pas avec n’importe qui dans cette entreprise de renouvellement, puisque le rôle légendaire du flegmatique maître Myagi est repris par le non moins légendaire Jackie Chan, et la place de l’apprenti karateka acnéique revient à la progéniture du Prince de bel air, d’ailleurs lui-même aux commandes de la production avec James Lassiter, ceci explique sans doute cela.
Lassiter et Smith s'étant adjoint les services du scénariste Steven Conrad la boucle du cercle familial est bouclée, puisque ce dernier a travaillé auparavant avec les deux producteurs sur
A la recherche du bonheur, où le jeune Jaden Smith donnait déjà la réplique à son prestigieux papa, et laissait augurer de belles capacités malgré l’importance minime de son personnage.
Tout le contraire de celui de Dre Parker, protagoniste principal de ce qui commence comme une banale tragédie, celle d’un jeune américain déraciné du Detroit de son enfance pour suivre la mutation mouvementée de sa maman, un changement de vie radical qui parachute mère et fils dans la contrée linguistiquement inhospitalière de Beijing en Chine.
L’atterrissage est rude d’emblée pour notre expatrié fraîchement émoulu, entre l’inévitable choc des cultures et celui de la correction douloureuse qu’il se voit flanquer dès le premier jour par un collégien chinois castagneur, jaloux de voir un étranger oser flirter avec une de ses copines, violoniste angélique interprétée par une Wen wen Han au sourire arc en ciel.
Quand l’endolori Dre se rend compte le lendemain que son bourreau et sa bande font partie de sa nouvelle classe, le voilà obligé d’adopter profil bas pour éviter de se faire encore humilier en public, mais le destin se chargera bien vite de le remettre en face de son adversaire, à la faveur d’une nouvelle confrontation défavorable, à laquelle il échappera in extremis grâce à l’intervention providentielle du concierge de son immeuble !
Un concierge qui se révèle être un expert en arts martiaux ayant tôt fait de mettre les vilains garnements en déroute après une séance de cabrioles martiales anthologique, et le rescapé ébahi n’aura de cesse ensuite de solliciter son messie homme de ménage, avec pour motivation une envie bien compréhensible d’apprendre les arcanes du rentre-dans-le-lard.
Se pose alors le problème de la seule invraisemblance majeure d’une histoire à laquelle on ne demandait pas forcément la plus grande rigueur scénaristique, certes, mais qui jusque là tenait bien la route. Puisque avec un film titré The karate kid, il eut été somme toute logique de filmer des affrontements à base de karate, et là on se retrouve avec de la castagne au kung fu…

…mais vous savez quoi ? Finalement, on s’en fout. On s’en fout aussi du côté carte postale des décors par moment, surtout quand notre combattant en devenir part parfaire son apprentissage dans un temple ancestral perdu au fin fond d’une magnifique chaîne de montagnes, on s’en fout parce qu’on s’en prend plein la vue tellement c’est beau.
On s’en prend plein la vue aussi avec les scènes de combats, chorégraphiées au cordeau et qui ne connaissent aucune baisse de régime, à l’image du déroulement du film, rythmé et percutant, avec une bande son au dynamique diapason, dont le modernisme est dans l’esprit global d’une contextualisation aussi pertinente qu’astucieuse de la franchise.
Comique de situation digne et sans usage superfétatoire de clichés à l’exotisme facile, représentation de l’adolescence en parfaite phase avec l’époque et son évolution, quant au fameux final que les spectateurs de la première heure connaissent sans doute déjà,
dans la ménagerie martiale vous remplacez la grue par le cobra et c’est une affaire qui roule.
Une affaire peut-être beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, toutefois, puisqu’au-delà du simple divertissement familial, en poussant un peu loin le vice de l’analyse on pourrait presque voir se profiler derrière ce ravalement de façade filmique bon teint, l’ombre moins innocente d’enjeux géopolitiques dont la portée dépasse le seul cadre de l’industrie du cinéma.
L’exploitation commerciale en elle-même ne laisse déjà rien au hasard, la preuve en est un générique de fin parfaitement calibré, où le fils prodigue pousse la chansonnette hip-hop en duo avec la dernière star des ados à la mode, l’insupportable Justin Bieber, soit l’assurance de rentabiliser sans risques la B.O. du film en la refourguant à un max de gamins crétins.
Un cœur de cible cependant ridicule, en comparaison du marché gargantuesque représenté

par quelques milliards de chinois, spectateurs potentiels sur lesquels le business man Will Smith lorgne à l’évidence avec gourmandise, partageant déjà une part du gâteau de la production avec une société du cru, et centrer l’action en Chine, nouvelle superpuissance de demain qui finira tôt ou tard par botter le popotin d’un oncle Sam sénescent, est tout sauf un choix anodin.
Dans le même ordre d’esprit chagrin, on pourrait presque arguer que la diplomatique donne n'a pas changé tant que ça depuis la redistribution géographique des cartes, le choix du Japon pour la version originale relevant très probablement d’objectifs similaires à l’époque, le statut du pays du Soleil levant à ce moment-là étant celui de l’Empire du milieu actuellement.
Mais laissons-là ces observations vicieuses, pour s’intéresser plus candidement à la seule stratégie de placement qui doive retenir notre attention, celle des deux acteurs principaux, avec en tête Jaden Smith, dont l’anatomie affûtée crève glorieusement l’affiche du film et la prestation l’écran, augurant d’un avenir en tant qu’acteur qui l’amènera très probablement à dépasser son géniteur ingénieux dans les meilleurs délais.
Quant à l’inénarrable Jackie Chan, sans doute trop occupé à assurer ses vieux jours en jouant le gentil chinois de service dans un énième
Rush hour, il avait abandonné l’idée de nous convaincre qu’il était en mesure de trouver un juste milieu de carrière, entre bouffonneries acrobatiques pour blockbuster made in Usa et session série B underground pour fanboy de baston à l’asiatique, mais c’est peu dire qu’il se rattrape avec les honneurs sur ce coup.
Son interprétation dans
New police story laissait déjà entr

evoir une amélioration significative de son jeu, longtemps plutôt de jambes que d’acteur, il faut bien dire ce qui est, et le rôle pourtant tout simple de monsieur Han devrait lui permettre de prendre définitivement une dimension supérieure en tant que véritable « comédien », et non plus simplement cascadeur qui récite platement son texte entre deux roulades à grand spectacle.
A ce titre, il serait presque le véritable héros de ce film, pour sa performance poignante et drôle à la fois, et c’est un vrai plaisir de le voir enfin arrivé –il était temps vous me direz- à maturité, un plaisir qui est bien le maître mot dans ce film, du début à la fin, ce qui n’est pas une mince affaire puisqu’il dure plus de deux heures, mais surtout un plaisir que vous auriez tort de bouder, quelque soit votre âge et que vous ayez vu « l’original » ou pas.
Cyrille Manzo