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CELLULE 211 - DANIEL MONZON

Posté le 02/09/2010 par julien

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CELLULE 211 - DANIEL MONZON
A l’heure houleuse d’une médiatisation sans précédent, nul n’est censé ignorer le malaise qui sourd au sein de la population pénitentiaire, dont les représentants toujours plus nombreux sont parqués dans des cellules insalubres et traités comme des bêtes de somme sociale, qu’on s’acharne à désincarner sans ménagement dans un processus de déchéance d’une humanité qu’il semble plus facile de perdre que de garder, pour ces zombies asociaux hantés par le spectre de la réinsertion.

Examiné au prisme de la petite lucarne par des séries télévisées parmi lesquelles on préfèrera très largement un Oz sans compromis au racoleur Prison Break, le monde malade de la taule a aussi fait l’objet ces derniers temps d’auscultations cinématographiques diverses, qu’on doit par ailleurs pour les plus probantes à des noms qui occupent le haut de l’affiche française.

Difficile ainsi, d’avoir échappé à la naissance triomphale d’Un prophète, célébrée à grands renforts d’acclamations académiques par les hautes instances de la hiérarchie du 7ème art, ou de ne pas avoir été ébranlé par un Dog pound coup de poing dont les répercussions arty ont été amplement relayées par la presse branchouille qui bande au moindre buzz.

Beaucoup moins médiatisé mais récompensé par la bagatelle de huit (!) Goya 2010, soit l’équivalent ibère de nos césars,  voici venir Cellule 211, histoire dont le sujet à l’actualité toujours brûlante s’enflamme dès les premières minutes, alors qu’on suit la visite surprise de Juan dans la prison qu’il est venu inspecter officieusement, la veille de son affectation en tant que gardien.


Désireux de faire des étincelles, le jeune homme au feu sacré se retrouvera pris bien malgré lui dans la poudrière d’une mutinerie impromptue, observant impuissant l’embrasement des évènements qui ne tardent pas à se transformer en une révolte explosive, que ses futurs collègues n’arrivent malheureusement pas à contenir.

Contraint par la force des choses de passer les raisons de sa présence sous silence, l’infortuné livré à lui-même évitera de justesse un sort funeste en se fondant au milieu de la foule en furie des prisonniers révoltés, se faisant passer pour l’un d’entre eux sous l’œil inquisiteur de la seule caméra de surveillance ayant échappé au saccage des lieux.

Pris en tenaille entre la férule de fer du minotaure Malamadre, cerbère ombrageux qui règne sans partage sur les arènes du siège carcéral, et les exigences pressantes de sa hiérarchie bien décidée à profiter de son infiltration inattendue, Juan va devoir jouer au mieux des « privilèges » de sa position pour se soustraire à l’étau de cette situation intenable, et  retrouver au plus vite sa femme enceinte qui l’attend de l’autre côté des barreaux.

On laissera au spectateur le soin de découvrir par lui-même l’issue de ce double jeu forcément dangereux, en soulignant plutôt sur la démarche pluridisciplinaire du réalisateur, qui recoure à des outils aussi bien sociologiques que philosophiques pour démonter avec la mécanique du drame les rouages corrodés de l’appareil pénitentiaire, et en analyser sans la moindre complaisance les dysfonctionnements.

Artisans choc de ce démantèlement déchainé, les détenus obéissent à une soif de revendications inextinguible que l’administration ne semble résolue à épancher qu’au compte-gouttes, par des promesses dérisoires d’amélioration des conditions de détention. L’implication de l’ETA dans la balance des enjeux pesant de tout son poids politique sur l’équilibre déjà fragile des négociations, tandis qu’à la guerre des nerfs, s’ajoutent les guérillas intestines entre chefs de clan au sein même du pénitencier.

Loin de la maîtrise froide de Kim Chapiron qui se contente de mettre en scène avec un détachement clinique la violence esthétisée d’un Dog pound assez contemplatif, Daniel Monzon filme lui en documentariste le cours volcanique des évènements, transmutant les émotions effervescentes dans l’alchimie de la tragédie en matière à penser, pour pousser ses spectateurs dans les derniers retranchements de la réflexion

Et c’est toute la force du cinéaste espagnol que de renverser subtilement la vapeur de la vie lors des relations complexes qui s’instaurent entre les différents intervenants impliqués, avec des criminels paradoxalement beaucoup plus humains que leurs geôliers, dont l’humanité vacillante finira par s’écrouler définitivement devant des responsabilités qui les dépassent, le casting proprement impeccable faisant merveille des deux côtés de la barrière.

Une approche fine et sans fausse note, qui dans un registre thématique différent n’est pas sans rappeler celle adoptée par John Hillcoat sur le trop méconnu The proposition, western crépusculaire dont la psychologie des protagonistes abolissait avec une intelligence rare la frontière entre le bien et le mal. Une frontière qui n’aura jamais été aussi mouvante que durant l’évolution du personnage de Juan, moteur principal de la démonstration implacable livrée par le réalisateur espagnol.

Engagé depuis longtemps déjà, le pronostic vital du paria prisonnier s’étend jusqu’à l’individu civilisé même, malade qui s’ignore volontairement et dont les tares sont dévoilées à la faveur d’une conclusion sans appel, si ce n’est celui à la révolte, magnifiquement mis en scène dans ce film, mais qui restera fatalement ignoré par  tous ceux auxquels ils s’adressent…


Cyrille Manzo